
La souveraineté selon Trump
Lundi 12 janvier 2026, par
TRUMP OU L’ART DE CAPTER LES SOUVERAINETES … SANS COUP FERIR
Lorsque Donald Trump parle de souveraineté, il ne l’entend jamais comme un principe juridique abstrait. Pour lui, la souveraineté est une relation de force concrète, mesurée en coûts, en bénéfices et en utilité immédiate. Ce prisme éclaire une constante de sa politique étrangère : la domination n’y prend jamais la forme classique d’une conquête territoriale, mais celle, plus moderne et plus efficace, d’une captation sans responsabilité.
Il serait toutefois erroné de voir en Trump l’inventeur de cette logique. Sa singularité tient moins à ce qu’il fait qu’à la manière dont il le fait.
La rupture trumpienne : faire au grand jour ce qui se faisait à bas bruit depuis l’entrée des Etats Unis dans le conflit de la 2nde guerre mondiale.
Les instruments utilisés par Trump ne sont ni nouveaux ni exceptionnels : extraterritorialité du droit américain, sanctions économiques, conditionnalité de l’aide, pressions sécuritaires et migratoires, captation des normes et des flux stratégiques.
Ces pratiques ont été employées, avec constance, par des administrations démocrates comme républicaines. La différence est ailleurs.
Trump supprime le vernis normatif.
Là où ses prédécesseurs déployaient l’asymétrie dans le langage du partenariat, du multilatéralisme ou des valeurs partagées, Trump l’expose comme une transaction. Il ne cherche pas à préserver l’illusion d’une égalité souveraine. Il assume le rapport de force, publiquement, parfois brutalement.
Ce dévoilement n’est pas un détail de style, c’est sa manière d’être diplomate. Il transforme la nature politique de la domination.
Ce qui était toléré parce qu’invisible devient contestable parce que nommé.
Une doctrine Monroe décomplexée.
Dans cette logique, la doctrine Monroe n’est plus un cadre juridique, mais un récit mobilisateur. Réduite à sa forme la plus simple - l’Amérique aux Américains -. Elle permet de délégitimer toute présence européenne dans l’hémisphère occidental sans jamais formuler de revendication explicite. Ce flou est volontaire. Il autorise la pression permanente sans franchir le seuil de la confrontation ouverte.
Monroe devient une atmosphère politique, un arrière-plan idéologique rendant toute résistance coûteuse, suspecte, presque anachronique.
La transaction comme arme de gouvernement.
Trump ne conquiert pas. Il négocie jusqu’à l’asphyxie. Dans son univers, une transaction profondément déséquilibrée n’est pas injuste ; elle révèle simplement que l’autre partie a mal défendu ses intérêts.
Ce modèle produit une dissociation nette, l’État dominé conserve la charge sociale, la gestion des crises, la responsabilité politique et l’acteur dominant capte l’orientation stratégique, les flux critiques et les bénéfices indirects, sans jamais en assumer les conséquences.
C’est une conquête sans administration, donc sans impopularité.
Des précédents visibles : Amérique latine et Groenland
Cette grammaire est déjà observable. En Amérique latine, Trump a systématisé la domination par « asymétrie » : pression commerciale et migratoire sur le Mexique, conditionnalité de l’aide dans le Triangle nord (Argentine, Bolivie, Chili), dépendance sécuritaire colombienne, asphyxie du Venezuela lorsque la captation devient impossible. Dans chaque cas, les États-Unis orientent, les États locaux exécutent et absorbent les crises.
Le Groenland illustre une variante plus brutale. En évoquant ouvertement son achat, Trump a rendu explicite une logique habituellement dissimulée, sécuriser un espace stratégique majeur sans en assumer la gestion sociale et politique.
Le scandale n’a pas porté sur l’objectif, mais sur la franchise du procédé.
Ces exemples ne relèvent pas d’une rupture idéologique, mais d’une désinhibition stratégique.
Qu’en est-il pour les territoires français d’Amérique qui entrent, de fait, dans cette logique ?
Pour les Etats Unis, la Guyane et les Antilles françaises présentent, sans conteste, un profil familier.
Elles sont des territoires stratégiques mais périphériques, coûteux socialement, politiquement peu visibles à l’échelle européenne et géographiquement intégrés à l’espace américain.
Dans ce contexte, il n’est pas nécessaire d’entrer en conflit ouvert avec la France. Il suffit de rendre sa souveraineté fonctionnellement dépendante, d’orienter les priorités sécuritaires et économiques, de capter les leviers utiles, tout en laissant à Paris la responsabilité sociale et politique.
La souveraineté demeure juridiquement intacte. Elle s’érode opérationnellement.
L’imprévisibilité comme facteur de paralysie.
Trump ajoute à ce dispositif un atout décisif, l’imprévisibilité. Elle fragilise les réponses collectives, favorise les accommodements bilatéraux et pousse nombre de dirigeants à céder sur le fond pour éviter l’affrontement sur la forme.
Une Europe prudente, divisée et lente devient un facteur permissif, non par hostilité, mais par inertie.
Une ambition assassine
L’ambition de Trump n’est pas idéologique. Elle est fonctionnelle. Il ne cherche ni à gouverner, ni à stabiliser, ni même à investir à long terme. Il cherche à contrôler sans assumer, à influencer sans administrer, à dominer sans apparaître comme un dominateur.
C’est en cela qu’elle est assassine. Elle tue la souveraineté sans jamais l’attaquer frontalement, elle laisse l’État debout, mais vidé, responsable, mais impuissant. Et lorsque les conséquences sociales apparaissent, lorsque les tensions montent, lorsque les échecs deviennent visibles, le récit est déjà prêt : « Ce n’est pas notre territoire. Ce sont leurs problèmes ».
Dans ce modèle, la conquête n’a plus besoin de victoire militaire. Elle se contente du silence, du pragmatisme… et du temps.
Trump n’a pas inventé cette dynamique. Il l’a simplement rendue visible. Ce faisant, il nous rappelle plus brutalement que les constitutions des pays visés ne sont que de simples barrières en papier.
Des constitutions formatées selon les principes issus du traité de Westphalie.
Cependant, aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si le monde doit rester westphalien en droit, mais combien de temps encore les Etats soucieux de leur souveraineté accepteront qu’il ne le soit plus, dans les faits, sans jamais en débattre politiquement.