Après les gilets jaunes

Après les gilets jaunes

Mardi 10 février 2026, par Pascal Geiger, Salvatore Fiorino

Gilets jaunes : ce qu’ils ont été - et ce qu’ils nous apprennent pour l’avenir

Ce texte ne propose ni une mythologie des Gilets jaunes, ni un règlement de comptes rétrospectif. Il part d’un constat simple : ce mouvement a constitué une expérience politique limite, révélatrice de transformations profondes de l’État, du pouvoir et de l’action collective.

Il convient donc de distinguer clairement ce que les Gilets jaunes ont été de ce qu’ils nous apprennent … si une nouvelle expérience devait un jour être tentée.

I. Ce que les Gilets jaunes ont été

Les Gilets jaunes ne sont pas nés d’une improvisation confuse. Dès l’automne 2018, une infrastructure légère mais décisive se met en place : cartes collaboratives, groupes Facebook locaux, appels territorialisés . Chacun peut initier un rassemblement. Il n’y a ni centre, ni chef, ni appareil.

Cette auto organisation distribuée constitue une rupture majeure. Le mouvement est a partisan, enraciné dans les territoires, porté par des travailleurs, des retraités, des précaires — souvent primo manifestants. Il ne s’agit pas d’une absence d’organisation, mais d’une organisation sans médiation institutionnelle.

Sur les ronds points, une intelligence collective se construit concrètement : délibération, entraide, décisions communes . La démocratie directe cesse d’être une abstraction. L’absence de leadership protège le mouvement de la récupération et invalide l’idée d’une incompétence politique populaire.

Très vite pourtant, le message devient inaudible. Non parce qu’il serait confus, mais parce qu’il touche au cœur de l’ordre social : injustice fiscale, mépris de classe, dépossession démocratique . Y répondre supposerait de remettre en cause la trajectoire néolibérale elle même.

Face à un mouvement sans interlocuteur identifié, le pouvoir change alors de registre. Il combine violence policière massive, criminalisation médiatique et concessions marginales. L’objectif n’est plus de réguler un conflit, mais d’en briser la dynamique.

Lorsque le mouvement se déplace vers les centres urbains, il devient plus vulnérable : divisions internes, infiltrations, importation de modes d’action hétérogènes . L’horizontalité, qui faisait sa force initiale, se fragilise. Le mouvement s’épuise - non par perte de légitimité, mais sous l’effet cumulé des violences, des fractures et de l’usure.

II. Ce que les Gilets jaunes nous apprennent pour l’avenir

1. L’État n’est plus un arbitre du conflit social

La séquence des Gilets jaunes met en évidence un fait décisif : l’État contemporain ne se contente plus d’encadrer les conflits sociaux, il y intervient comme un acteur de coercition directe. La négociation n’est plus la norme implicite.

Toute mobilisation future devra partir de ce constat : il n’existe plus de « moment d’écoute » garanti.

2. L’horizontalité est une condition de surgissement, non de durée

L’auto organisation horizontale est une force initiale majeure. Elle permet l’irruption politique et protège de la capture institutionnelle. Mais, à elle seule, elle ne garantit ni la durée, ni la protection collective, ni la cohérence stratégique.

L’enjeu n’est donc pas de renoncer à l’horizontalité, mais de l’équiper de mécanismes de protection et de coordination, sans la transformer en hiérarchie classique.

3. La violence d’État est désormais structurelle et prévisible

Les Gilets jaunes ont montré que la violence policière n’est plus exceptionnelle. Elle est intégrée à la gestion ordinaire des crises sociales. Toute expérience future qui n’anticiperait pas cette violence - sur les plans juridique, médiatique et collectif - s’exposerait aux mêmes formes d’épuisement.

4. Le pouvoir gagne surtout en détruisant le commun

La victoire la plus durable du pouvoir n’a pas été la dispersion des ronds points, mais la fragmentation sociale produite dans la durée : clivages persistants, défiance généralisée, impossibilité du dialogue . Avant même de viser une mobilisation massive, toute tentative future devra donc reconstruire du lien, de la confiance et des espaces de discussion, dans une société que le pouvoir contribue activement à diviser.

5. Les Gilets jaunes comme expérience de vérité

Les Gilets jaunes n’ont pas échoué parce qu’ils étaient désorganisés ou naïfs. Ils ont été confrontés à un État profondément transformé, pour lequel la conflictualité sociale n’est plus à intégrer, mais à neutraliser. Ce qu’ils laissent derrière eux n’est pas un modèle clé en main, mais un ensemble de vérités politiques qu’il n’est plus possible d’ignorer.

Conclusion : Ce qui ne peut plus être ignoré

Les Gilets jaunes ont constitué un moment de vérité politique. Ils ont montré que le peuple est capable de s’auto organiser sans tuteurs, mais aussi qu’un État transformé de l’intérieur est prêt à déployer une violence extrême pour empêcher toute remise en cause structurelle.

La leçon centrale est brutale : le conflit social n’est plus destiné à être négocié, mais neutralisé. La répression n’est plus l’échec du dialogue ; elle en tient désormais lieu. Toute tentative future qui ignorerait cette réalité est vouée à l’épuisement. Il ne s’agit ni de renoncer à l’horizontalité, ni de regretter un âge révolu, mais de comprendre que l’action collective ne peut plus se penser comme avant.

La question n’est donc plus seulement : comment se mobiliser  ? Elle est devenue : comment reconstruire du commun dans une société que le pouvoir a méthodiquement fragmentée ?

Tant que cette question restera sans réponse, les colères surgiront, les mouvements se lèveront et … seront brisés les uns après les autres. Non par fatalité, mais parce que les règles du jeu ont changé, et que persister à les ignorer revient à jouer contre soi même.